J’oublie que je vis.
Je suis le dernier, j’ai porté une couronne de menteur toute ma vie, je suis le vent qui s’enfuit contre un toit, je suis un rien qui s’enterre sous la pluie, je suis quelqu’un d’autre chaque jour. Mais je reste ici.
Qui es-tu devenu mon compagnon, mon cher Baptiste ? Que cet être d’ingratitude et de solitude qui ne lit rien d’autres que des sottises, qui es-tu donc pour croire que la vie précède la mort ? Et si tu pouvais tout donner, pour ne pas oublier que tu vis, le ferais-tu ?
J’oublie que je vis.
Je suis le dernier. Cette fois c’est terminé. Je suis le dernier, je m’enfonce au plus profond de la nuit, j’y reste et je vois la lumière au loin comme une étoile qui brille sur moi, comme un mois de juillet pluvieux, comme un mois de novembre chaud et délicat. Les images font la queue au guichet de l’incertitude, qui es-tu donc que cet être abominable qui ne sait rien faire ? Qui es-tu ignoble Baptiste pour avoir cru que la vie t’appartenait ? Pour avoir cru.
Demain tu seras encore quelqu’un d’autre, un autre que tu déguiseras d’un air de déjà-vu, un autre que tu maquilleras en un bon homme. Demain, il y aura un autre jour peut-être, et peut-être il n’y aura pas de demain, peut-être s’enfuiront sur toi les derniers renoncements de vie que tu as partagé avec tous. Les brillantes résolutions, les gentilles percutions, les quelques amis précieux qui t’entouraient, le si petit nombre de gens qui t’aimaient, feront-ils l’effort de venir t’enterrer un jour de pluie ? Seras tu à l’aise dans un cercueil, pourriras-tu plus vite que je ne chante ta mort ? Les vers viendront-ils manger ta chair avant que l’abri des nuages s’ouvre sous toi, ou que la fumée ardente emprisonne tes pas ?
J’oublie que je vis. Ce soir je vais mourir, je ne compte plus les fois. Je meurs tous les soirs pour renaître chaque matin, je m’efface à chaque lune et me remet à chaque rayon.
J’oublie que je vis, et je ne saurais plus rien, demain, s’il y a un demain.
J’oublie que je vis, mais je me souviens de tout. Au fond de mon cœur s’empoisonnent les quelques vérités enfouies, au fond de mon être s’emprisonnent les quelques amis qui ont touché ma fibre, au fond, je ne suis qu’un vivant qui a oublié de se donner l’heure.